Alors que les salons politiques de Kinshasa vibrent au rythme des débats constitutionnels, l’Est de la République Démocratique du Congo s’enfonce dans une violence systémique. Au cours d’une conférence de presse, tenu ce jeudi 04 juin 2026, Rose Tuombeyane, fait un plaidoyer rigoureux pour dénoncer la recrudescence des massacres en ville et territoire de Beni, ainsi que l’institutionnalisation progressive des zones sous contrôle de l’AFC/M23, tout en décriant, le danger des récits sémantiques qui banalisent le calvaire des populations civiles.
L’actualité récente sur le terrain rappelle l’extrême urgence de la situation. Pas plus tard que le 31 mai 2026, le quartier Ngadi, pourtant situé en pleine zone urbaine et théoriquement sécurisée de la ville de Beni, a été le théâtre d’une attaque meurtrière attribuée aux forces démocratiques alliées (ADF). La terreur s’est prolongée le 3 juin dans plusieurs localités du secteur de Mbau (territoire de Beni), plongeant à nouveau des dizaines de familles dans le deuil.
Au-delà des bilans comptables des vies fauchées, c’est un véritable drame humanitaire structurel qui s’opère dans l’ombre. Plusieurs civils sont massivement enlevés pour servir de porteurs de bagages ou de main-d’œuvre logistique pour les assaillants.
De l’autre côté des traumatismes générationnels, pour les femmes et des jeunes filles qui subissent des violences sexuelles extrêmes, malheureusement certaines d’entre elle sortent de là avec des enfants nés de ces viols. Et plusieurs familles restent sans nouvelles de leurs proches disparus, certaines séparations s’étirant sur plus d’une décennie.
Le piège sémantique : « Les gens s’entretuent là-bas »
Au cours de cette conférencede Presse, des discours narratifs dominants. L’expression trop souvent entendue selon laquelle « les gens s’entretuent à Beni » a été fermement condamnée. Ce raccourci simpliste est qualifié de double blessure pour les victimes : d’abord celle infligée par les bourreaux, puis celle causée par l’effacement médiatique et politique de la réalité.
« Réduire cette tragédie à l’existence de quelques « brebis galeuses » revient à ignorer l’ampleur et la complicité des violences. C’est précisément pour cette raison que nous avons toujours demandé aux autorités du pays, au travers de leurs services, l’identification, l’arrestation et la condamnation de tous les complices, collaborateurs et soutiens de ces crimes, quelle que soit leur appartenance ethnique, politique, sociale ou communautaire.» explique Rose Tuombeyane.
Bien que des cas de complicité locale qualifiés de «vakumbira» dans la tradition, désignant ceux qui trahissent leur propre communauté, ils ne sauraient expliquer des années de massacres coordonnés, d’incursions armées et d’occupations territoriales. Ce récit de normalisation décharge indirectement l’État de son obligation de protection et masque la planification terroriste des ADF.
L’appel est donc lancé aux services de sécurité pour qu’ils passent d’une posture de réaction à une véritable stratégie de prévention, tout en exigeant des comptes sur le sort des personnes disparues.
L’institutionnalisation de l’AFC/M23 et le défi de la souveraineté
Revenant sur la réalité dans les zones sous contrôle de l’AFC/M23, elle décrie une dynamique alarmante dans ces zones. Au-delà des lignes de front militaires, les insurgés s’attellent désormais à une administration progressive et symbolique des territoires conquis.
S’attellant sur l’exemple de la nomination, le 29 mai 2026, de nouvelles autorités à la tête de l’Université de Goma (UNIGOM) par les responsables du M23. Cet acte, loin d’être un simple fait divers administratif, constitue une agression directe contre la souveraineté de l’État congolais et ses institutions publiques. Face à ce défi, un hommage appuyé a été rendu à la résistance des structures citoyennes et des Wazalendo. Néanmoins, le constat est clair :
« il devient impératif de mieux structurer, encadrer et fédérer ces efforts de résistance afin d’éviter l’infiltration et la fragmentation du front intérieur.»
La vie humaine avant la Constitution
En guise de conclusion, un recadrage ferme a été opéré concernant les priorités de l’agenda politique national. Alors que l’opportunité d’une révision constitutionnelle s’impose dans l’espace public, ce débat a été jugé secondaire, voire déconnecté de la réalité de l’Est.
« La constitution peut être révisée même demain, mais une vie perdue aujourd’hui est irréparable. C’est pourquoi nous pensons que cela n’est pas opportun, mais que toute l’attention nationale devrait être orientée vers la sécurité et l’éradication des massacres et la sécurité de notre pays.» explique-t-elle.
À elle d’ajouter que:
« si la modification de la loi fondamentale reste un droit démocratique légitime, elle ne saurait primer sur le droit à la vie. Une constitution peut être révisée à tout moment ; une vie fauchée à Beni, Lubero ou en Ituri est définitivement perdue.»
A elle de chuter que l’ensemble des forces vives et des ressources de la nation devrait, dès lors, être orienté vers un unique objectif : la sécurisation du territoire et le rétablissement de la dignité humaine.
Patrice KOKOTA
